La règle des trente secondes
Tout projet de remontée terrain se joue sur un seul paramètre : la friction.
Une information qui demande d’ouvrir une application, de se connecter, de choisir un chantier dans une liste de quarante, de remplir six champs et de valider, ne sera pas saisie. Pas par mauvaise volonté — parce qu’à ce moment-là, il y a autre chose à faire, les mains sont prises, et le téléphone est dans une poche sous une veste.
Ce qui fonctionne tient en trois gestes : prendre une photo, écrire deux mots, envoyer. Tout ce qui s’ajoute à cela réduit le taux d’usage, et un système utilisé à trente pour cent est pire qu’inutile : il donne des données partielles qu’on croit complètes.
La conséquence est une inversion de la charge. C’est au système de faire le travail d’interprétation — retrouver le chantier, identifier la nature de l’information, extraire les quantités — et non à la personne sur place de le structurer.
Ce qu’on automatise
La captation à friction minimale. Photo et texte libre, sur le canal que les équipes utilisent déjà.
Le rattachement au dossier. Par position, par planning, par expéditeur, par texte.
La qualification. Avancement, incident, travaux supplémentaires, réception de matériel, problème de sécurité.
L’extraction. Quantités, références, numéros de bon de livraison, noms — depuis le texte ou depuis la photo d’un document.
Le classement. Photo renommée, datée, rangée dans le dossier du chantier.
Le déclenchement. Un incident prévient le conducteur de travaux ; un travail supplémentaire ouvre une ligne à valider pour facturation ; un manque de matériel remonte aux achats.
Le dossier chantier. Constitué en continu, consultable, exportable en fin de travaux.
Le rapport de journée, composé automatiquement à partir de ce qui est remonté.
Comment ça marche techniquement — pour qui veut le détail
Le canal d’entrée. API de messagerie type WhatsApp Business ou Telegram, ou simple boîte de réception sur laquelle on envoie photo et texte. Les messages vocaux sont acceptés et transcrits par Whisper exécuté en local — c’est souvent le mode le plus naturel sur un chantier, parce qu’il n’exige ni les mains ni les yeux.
Le rattachement géographique. Les coordonnées EXIF de la photo, quand elles sont présentes, sont comparées aux adresses des chantiers en cours géocodées via l’API Adresse. Un rayon de tolérance de cent à deux cents mètres suffit et évite les faux rattachements en zone dense. C’est le signal le plus fiable, et il ne coûte rien.
Le faisceau de rattachement. En l’absence de position : planning du jour de l’expéditeur, code court dans le texte, mention du nom du client, historique récent de cette personne. Score combiné ; au-dessus du seuil, rattachement automatique ; sinon, file de rattachement qui se traite d’un geste. Le rattachement par planning est très efficace quand le planning est tenu — ce qui donne accessoirement une raison de le tenir.
La date qui compte. La date de prise de vue EXIF, pas la date de réception. Un envoi différé après une journée sans réseau doit porter l’heure du constat. Quand l’EXIF est absent — certaines applications de messagerie le suppriment à la compression —, on conserve les deux dates en les distinguant explicitement, parce qu’un constat mal daté perd sa valeur probante.
La qualification. Un classifieur local sur le texte suffit pour la majorité des cas : les formulations du terrain sont répétitives. Sur les messages ambigus ou riches, un modèle produit une structure validée par schéma : {type, chantier_suppose, quantites, references, urgence, confiance}. Une urgence détectée — vocabulaire de sécurité, d’accident, de blocage — court-circuite le traitement et alerte immédiatement.
La lecture des documents photographiés. Bon de livraison, étiquette, plaque signalétique : redressement de perspective par détection de quadrilatère sous OpenCV, puis Tesseract, puis extraction des références par motifs. Un bon de livraison photographié et lu automatiquement alimente le suivi de commande fournisseur sans aucune ressaisie — c’est le raccourci le plus rentable de la chaîne.
Le traitement des images. Compression raisonnée pour ne pas saturer le stockage — une photo de constat n’a pas besoin de douze mégapixels —, mais conservation de l’originale pour les photos marquées comme constats à valeur probante. Empreinte SHA-256 et horodatage stockés. Nommage selon la convention et rangement dans le dossier du chantier.
La déduplication. Empreinte perceptuelle type pHash : la même photo envoyée par deux compagnons du même chantier n’est comptée qu’une fois, avec les deux expéditeurs mentionnés. Sans cela, un dossier chantier accumule trois fois la même vue.
Le mode hors ligne. Quand une application est nécessaire, elle stocke localement et synchronise à la reconnexion, avec une file persistante et une idempotence par identifiant client généré sur l’appareil. Une synchronisation qui recrée des doublons à chaque reprise de réseau est abandonnée très vite par les utilisateurs.
Le respect des personnes. Aucune collecte de position en dehors des métadonnées d’une photo volontairement envoyée. Pas de suivi de trajet, pas de mesure de temps entre deux points. Les visages sont floutés automatiquement pour tout usage sortant — dossier client, publication —, l’original restant accessible en interne selon vos règles. Cette limite est inscrite dans la conception, et la documentation du projet l’énonce pour que personne ne l’« optimise » plus tard.